Christophe Compiano et son « Malaise dans la civilisation »

par Renaud Faroux, historien d'art, journaliste, auteur et photographe

A peine arrivé de Montpellier, Christophe Compiano transforme le temps d’une après -midi la Galerie du Centre en atelier et en véritable cabinet d’amateur. Il déplie ses dernières grandes œuvres pour les installer sur châssis. Le sol monochrome est maintenant recouvert d’un monde à l’allure très pop qui s’anime. Grande mosaïque chamarrée, immense tapisserie éclatante, large bande dessinée démesurée. Un décryptage rapide permet de déceler derrière le charme apparent des foules bigarrées si présentes dans les tableaux, un mal-être, comme une appréhension, une détresse, une certaine angoisse. L’artiste juxtapose des personnages de dessins animés qui évoquent l’enfance et le rêve et des écritures publicitaires qui vantent la société marchande. De vieilles carrosseries américaines à l’image d’un monde disparu, des hélicoptères qui nous surveillent, des hirondelles qui évidemment n’annoncent pas que le printemps, des animaux sauvages ou des agneaux innocents, des squelettes préhistoriques, tous, prédateurs et proies, mettent en scène l’étrange souvenir d’un âge d’or révolu, marques ici de la disparition et de la mort. L’alliance fortuite de symboles religieux, de médicaments et de seringues hypodermiques pourrait illustrer la fameuse citation « la religion est l’opium du peuple » ! Comme dans un film de David Lynch, les toiles de Compiano nous rappellent que même au Paradis il existe des serpents ! Sa peinture veut nous éveiller et nous préserver de toutes les drogues attractives qui feraient oublier nos souffrances en proposant le leurre d’un bonheur facile et immédiat. Quand les hommes sont privés de la possibilité d’être heureux réellement, ils projettent leurs attentes, leurs espérances, dans un monde imaginaire et aujourd’hui virtuel. Ainsi chacun ne gravite pas autour de lui-même mais pour reprendre la formule de Marx autour « d’un soleil illusoire » réduit aujourd’hui à la taille d’un écran d’ordinateur ou d’un smart phone.

 

Alain Matarasso, le directeur de la galerie, devant cet amoncellement polychrome réfléchit au choix de l’image du carton d’invitation de ce jeune artiste qu’il a pris sous son aile. Mais devant un tel kaléidoscope de couleurs et d’images, comme avec du bon vin à peine mis en bouteille, il attend tranquillement que les œuvres murissent un peu, que son œil prenne le temps de capter toutes les nuances des tableaux. Quand il pose un grand format aux cimaises de la galerie, satisfait, il déclare : « Regardez comme elle tient bien le mur ! Voilà, je pense que je vais choisir celle grande toile pour communiquer sur l’exposition. »

La force d’impact de la pièce est incontestable. Le galeriste a l’œil qui pétille, il vient de trouver une pépite ! Il s’attarde alors sur les talents de dessinateur de son nouveau protégé et reste fasciné autant par la grande gueule d’un loup agressif qui montre les dents au centre du tableau que par le serpent vert qui se love dans le coin droit de l’œuvre marquée par un large arc-en-ciel qui balaye la toile de part en part et lui apporte un côté onirique dans la lignée du « Magicien d’Oz ». Mais « Over the rainbow » un large logo rouge des années 1950 impose le blanc du mot « Petrol » ! Une vieille Cadillac rouillée est abandonnée sur les herbes folles d’un terrain vague. En contrepoint des mains en prières comme sorties d’un ex-voto mexicain font face à de grandes branches d’arbres dénouées d’où pleurent des cœurs renversés. Le tableau s’appelle « The End » et propose une dénonciation sans concession du rêve américain, une charge acide contre l’industrie pétrolière, un drôle de nouvel « Appel de la forêt » comme orchestré par « The Doors ». Cet inventaire amène des libres associations d’idées où les images-flashes semblent donner vie à la voix prophétique de Jim Morrison quand il déclame : « This is the end, beautiful friend… Voici la fin, mon bel ami de nos plans élaborés, la fin de tout ce qui a un sens, la fin, ni salut, ni surprise, la fin. Les abords de la ville sont dangereux… enfourche le serpent… »

 

La narration tous azimuts basée sur l’anecdote, les références à la publicité, au cinéma, à la littérature, à la pop musique, à la politique, aux souvenirs donne à l’évidence à cette peinture tout son sens critique et sa dimension cathartique. Comme pourrait le dire avec son humour grinçant le peintre Gérard Guyomard, Christophe Compiano a lui aussi « le pinceau chalumeau » ! Il emprunte à la réalité quotidienne des images pour mieux les détruire dans une certaine continuité avec les artistes de la Figuration Narrative. Sa puissance dénonciatrice dissèque la perversité du message médiatique, le pourrissement des structures, les malédictions qui s’attachent à l’homme. L’artiste examine et décortique aussi bien la violence que l’hypocrisie des mass medias qui alertent autant qu’elles profitent des malheurs du monde. Face à l’obsolescence programmée des machines, dans un monde gangréné par la pollution, l’argent, la religion et le terrorisme, devant une nature en danger de mort, les tableaux de Compiano proposent des transpositions allégoriques. Dans ses œuvres on se retrouve comme Adam et Eve aux portes d’un « Paradis perdu », on déguste innocemment une belle pomme offerte perfidement par le reptile pour mieux se retrouver exilé à l’Est d’Eden. L’iconographie religieuse faite de crânes, de serpents, de Pietà comme des tatouages expiatoires qui virevoltent dans l’espace du tableau veut nous mettre en garde sur « L’avenir d’une illusion » que Freud au siècle dernier avait qualifiée de «  névrose universelle ». Le peintre à la manière du psychanalyste évoque dans ses toiles très libres, très dures, mais également très drôles une humanité qui n’est pas sortie d’une phase infantile pleine de peurs. Il ne propose pas une critique des apparences, des aberrations, des mirages, des chimères qu’offrent la religion et la vie sociale mais s’interroge comme un moraliste avec une belle aisance picturale.

 

Par delà son esthétique punk et lâchée faite de zombies, de cochons ailés, de personnages biomorphiques extravagants, il offre aussi une métaphore de l’existence comme de « l’objet tableau » en inscrivant ça et là des toiles d’araignées ou des grillages de clôtures qu’il nous incite évidemment à transgresser ! Comment ne pas penser alors au premier plan de « Citizen Kane » et à sa fameuse inscription « No Trespassing », et ne pas entendre le « Rosebud » énigmatique du héros qui au seuil de la mort laisse tomber une boule neigeuse. Là c’est un mot clef, chez Companio ce sont des images inédites qui ouvrent les portes de l’enfance, de la mémoire et du désir pour les laisser à jamais entrebâillées. Par sa traduction d’un « Malaise dans la civilisation », sa peinture repose les questions sur le combat toujours recommencé entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Il détourne les représentations qui nous submergent à la télévision, sur internet, dans la rue, partout, pour leur faire dire autre chose que leur signification apparente. En entrechoquant deux ou trois clichés qui voisinent naïvement dans un magazine, il fait éclater une certaine bienséance. En approfondissant et critiquant tous les systèmes de contrôle qui encercle chaque individu, Christophe Compiano est un commentateur pertinent de notre époque où les « Breaking news » ont pris le dessus sur le commentaire à froid et réfléchi. En couleurs, lui, il démasque les mensonges. Par l’image, dans un jeu subtil entre pleins et déliés, réserves et surfaces peintes, il offre un reflex esthétique pour une survie fondamental et salutaire.

 

Renaud Faroux, Historien d’art